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Canoë

NOTRE CRITIQUE

Le Soleil

- Vu et commenté par Antoine Godin
13-01-2006 | 00h06
Au pays du Soleil levant, l’essence divine de l’empereur interdisait toute effigie. En 1945, alors que Hiroshima et Nagasaki viennent d’être bombardées, le céleste souverain japonais veut s’adresser à la nation afin que l'astre brille dans les ténèbres.

C’est ainsi que Hirohito, le descendant de la déesse du soleil Amaterasu, renonce à sa divinité pour prononcer un discours radiophonique annonçant la reddition japonaise.

Maintes fois évoqué tout au long du film, ce discours de capitulation ne sera jamais montré à l’écran. Mais que faisait Hirohito avant ce discours ? Comment se sentait-il ? Comment réagissait-il ? C’est ce qu’a imaginé Aleksandr Sokurov dans ce troisième film consacré à l’univers d’une personnalité politique et intitulé Le Soleil.

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Avec ses deux premiers films du même genre, Moloch (1999) et Taurus (2001), le réalisateur russe nous présentait sa vision de Hitler et de Lénine.

Dans ce troisième volet, une tranche de quelques heures déterminantes de la vie de Hirohito fait l’objet du film. Par cette trilogie, comme dans chacun des films de son autre trilogie Le Deuxième Cercle (1990), La Pierre (1992) et Pages cachées (1993), Sokurov s’intéresse avant tout - même au-delà de l’aspect historique - à l’humain, à sa nature et à son esprit.

En utilisant la même méthode que pour Moloch et Taurus, c’est-à-dire prendre comme sujet un dirigeant politique quasi-mythique et déchu à un moment précis de sa vie, Sokurov nous plonge dans l’intimité de l’empereur Hirohito.

Cette représentation à l'écran de celui qu'on appelle au Japon Showa Tenno choque plusieurs traditionalistes japonais, encore aujourd'hui. Au moins, Sokurov évite toute controverse politique puisqu'il fait presque totalement abstraction des événements.

C'est ainsi que celui qu'on considère comme l’héritier de Tarkovski filme tout en lenteur le quotidien d’un homme qu'il dépeint comme secret, seul et isolé dans sa fonction d’être suprême, mais en même temps, non sans un certain paradoxe, qui est sensible à la condition de son peuple.

Sokurov s’attarde aux moindres faits et gestes de Hirohito en s’intéressant autant, sinon plus, aux silences et aux marmonnements qu’aux dialogues. À certains moments, on le dirait presque atteint d’ataxie des mouvements oculomoteurs tellement ses paroles s'entrecoupent de monologues marmonnés et plutôt incohérents, peut-être pour symboliser son décalage avec la vie sociale normale.

Même si un cadre historique entoure le film, la vie tenue secrète de l’empereur n’a laissé d’autre choix à Sokurov que de projeter sa propre vision du souverain en s’accrochant aux quelques documents historiques qui peuvent donner une idée du personnage. Je dis «n’a laissé d’autre choix», mais cette rareté d’éléments factuels donne, inversement, une grande liberté à Sokurov pour fouiller les recoins de l’âme humaine sans que les détails historiques n’entravent sa démarche.

Faits historiques ou pas, Sukurov interprète les détails comme il l’entend, ajoutant même au passage une pointe d’humour. Par exemple, lors de cette rencontre célèbre entre Mac Arthur et Hirohito, ce premier a bel et bien offert une cigarette à l’empereur si l’on en croit les mémoires du général.

Or, dans son film Sokurov imagine que l’empereur refuse, dans un premier temps, non pas une cigarette, mais un cigare. Et que, dans un deuxième temps, une fois l’interprète sorti de la pièce, il accepte finalement de prendre le cigare que le général lui allume bout à bout avec le sien, en tête-à-tête, créant ainsi une scène intime, étrange et tintée d’humour.

En artiste complet et tel un grand peintre, Sokurov possède vraiment sa propre palette de couleurs, son coup de pinceau, sa lumière et sa vision du temps.

Personnellement, j’ai adoré ce film de Sokurov qui s’inscrit parfaitement dans sa démarche artistique. Celle-ci tend d'ailleurs depuis quelques années à diviser et à cristalliser la critique en deux camps inconciliables. Ne changeant rien à cette tendance, ce film a tout pour plaire aux tenants et déplaire aux adversaires d’une oeuvre signée Sokurov.

Comme il le dit lui-même, il ne cherche pas à plaire au public ou aux critiques, mais tout simplement à faire les films comme bon lui semble.

En terminant, telle une étoile que nous percevons à peine et qui est en réalité une galaxie, profitons du faible rayonnement que nous transmettent Le Cinéma Parallèle et Le Clap pour aller voir Le Soleil briller.